Dieu dans un Crapaud
Je marchais pieds nus dans une forêt, les pieds bien ancrés dans la terre.
J'observais tout, sans penser à rien. Plus je me perdais, plus je me retrouvais. Et là, seul, sans rien pour me blesser, je goûtais à ce que je pourrais appeler le bonheur, ou peut-être la liberté, si ce n’est pas la même chose.
À un moment donné, j’ai eu l’impression de voir Dieu sous toutes Ses formes. J’ai vu Dieu dans le vent qui s’élevait du Sud, porté par Auster jusqu’à la forêt où je me trouvais. Il soufflait dans mes cheveux et dans les arbres, produisant ce son caractéristique : Shhh. J’ai vu Dieu dans le croassement d’un grand corbeau noir qui survolait les branches des pins. J’ai vu Dieu dans les fleurs violettes des vipérines qui m’entouraient, et dans chaque papillon jaune qui volait sans but ni destination.
Je continuais à me perdre dans ces pensées, de plus en plus déconnecté de la réalité autour de moi, quand, soudain, une idée m’est venue : si tout était Dieu et que je me trouvais dans ce tout, alors moi aussi j’étais Dieu. J’étais émerveillé par cette idée qu’une quintessence divine existait quelque part en moi. Quelque part brûlait cette flamme motrice, nécessaire à toutes les créatures vivantes, qu’elles viennent du ciel, de la terre ou des enfers.
Sidéré par cette pensée, je levai les yeux au ciel pour contempler la grandeur du tout. Je remarquai le mouvement circulaire de l’univers et fus emporté plus loin que je n’étais jamais allé. Je voyageais au milieu de mes pensées, tiré par cet état de conscience altéré, quand...
Quand, soudain, je fus tiré de ma rêverie par quelque chose qui toucha mon pied toujours nu... Et quand je regardai...
Je fus horrifié. Un énorme crapaud, brun et vert, laid, visqueux, dégoûtant, nauséabond et répugnant crapaud.
Pris d’une peur disproportionnée, je courus à travers la forêt, ignorant les pierres tranchantes qui entaillaient la peau de mes pieds. Je tentais à tout prix d’avaler le cri de terreur inexplicable qui m’étouffait. Je courus sur une centaine de mètres et ne m’arrêtai que lorsque je ne sentis plus mes pieds tant ils étaient blessés. Je m’appuyai contre un arbre et regardai dans la direction du crapaud pour m’assurer qu’il restait aussi loin que possible de moi. Horrifié, je pensai à quel point ces maudites bêtes savaient bien se camoufler, et qu’en fuyant l’une, j’avais peut-être marché sur une autre.
Pris de dégoût, je regardai frénétiquement mes pieds pour m’assurer qu’aucune de ces créatures n’était collée à moi. Je poussai un soupir de soulagement en voyant que j’étais intact.
Mais une colère immense m’envahit, et je m’emportai contre Dieu :
Pourquoi ? Pourquoi devais-Tu mettre un crapaud sur mon chemin ? Un énorme, un laid, un visqueux, un dégoûtant et nauséabond crapaud ! Était-ce parce que j’avais osé me comparer à Toi ? Était-ce parce que j’avais osé contempler de près Ta magnificence ? Pourquoi devais-Tu me rappeler qu’il y a du sang dans toutes les créatures ? Pourquoi devais-Tu me montrer à quel point Tu es redoutable ? Comment oses-Tu ? Comment oses-Tu me toucher à travers un crapaud ? Un maudit crapaud, un laid, gros, visqueux et répugnant crapaud ? Pourquoi un crapaud ? Pourquoi un maudit crapaud ?
Je pestais contre Dieu pour évacuer cette rage et cette répulsion démesurées. Je restai immobile quelques minutes, tandis que dans ma tête défilaient les insultes les plus blasphématoires. “Pourquoi un crapaud ? Pourquoi devais-Tu me montrer que Toi aussi, Tu vis dans le crapaud ?”
Je me posais la question, à moi-même et à Dieu.
Comment Dieu osait-Il me montrer Sa grandeur, pour ensuite me montrer à quel point Il est redoutable ?
Ma peur d’enfance, ma plus grande peur, cette peur des crapauds, avait effacé ma vision et coupé net la belle liberté que j’étais en train de ressentir. Je n’ai pas peur des grenouilles, ni des serpents, ni des rats, ni des sauterelles. Je n’ai pas peur des chiens, des loups, des araignées, ni des scarabées. Mais un crapaud ? Pourquoi un crapaud ? Cette peur inexplicable, prématurée, m’accompagne depuis toujours. Ces bêtes répugnantes me donnent des frissons dans le dos.
J’étais tellement envahi par la peur et la colère que j’en oubliai que Dieu aussi se trouvait dans le crapaud…